Sedimentos
2026
FR
J'ai passé des mois à rassembler des papiers. Les mêmes papiers, encore et encore. Des copies, des originaux, des traductions, des justificatifs de justificatifs. Je les ai portés dans mes mains, dans des pochettes plastiques, dans des sacs, dans mon corps.
En 2019, la préfecture a changé les noms de mes formations pour justifier une décision d'expulsion. Loin d’être une erreur, il s’agissait d’une réécriture qui incarne une problématique d’ordre structurel et systémique. L'institution qui avait le pouvoir de nommer avait aussi le pouvoir d’effacer. Encore en 2025 et 2026, un calvaire de papiers, pour justifier mon séjour, dire que j’existe : factures, déménagements, entrées, sorties… tout cela pour faire et refaire, pour être ignoré, renvoyé dans d’autres instances en amenant des copies et des copies de tous les documents.
J'ai donc pris ces papiers. Je les ai mis dans l'eau. Je les ai battus, réduits en pulpe, mélangés au plâtre. J'ai pressé cette matière entre mes mains et j'ai attendu qu'elle durcisse dans un espace négatif formé avec mes mains et la pression. Avec ce geste j’ai voulu changer la forme et la consistance du papier, un objet si fragile en apparence mais qui a un poids lorsque dans la pensée magique coloniale il porte un tampon, une signature, une date et une décision. Ce sont aussi 52 pierres pour prouver que j'existe car si le papier ne suffit pas, un sédiment le fera-t-il ?
Ce qui me frappe dans cette démarche, c'est la pensée magique qui se cache derrière toute cette rationalité apparente. La France, pays de la raison, de la laïcité, fonctionne pourtant par enchantement administratif : à partir d'une date, un papier devient valide ou caduc. Rien ne change dans mon histoire, dans ma présence mais tout change légalement. C'est de la magie non-affirmative avec un tampon officiel et la signature de quelqu’un qui ne me connaît pas.
Cette expérience n'est pas singulière. Elle est systémique. Des milliers de personnes en France vivent sous cette même logique : celle d'une existence conditionnée par un document, suspendue à une date, effaçable par une décision administrative. Nos corps sont là. Nos papiers, eux, décident si nous avons le droit d'y être et quoi de mieux que représenter cette présence par des pierre : des sédiments et des formations qui ont pris des milliers d’années : comme les liste d’attentes pour un RDV en préfecture.
ENG
I spent months gathering papers. The same papers, over and over again. Copies, originals, translations, proof of proof. I carried them in my hands, in plastic folders, in bags, in my body.
In 2019, the prefecture changed the names of my qualifications to justify a deportation order. Far from being an error, this was a rewriting: one that embodies a structural and systemic problem. The institution that had the power to name also had the power to erase. Still in 2025 and 2026, an ordeal of papers to justify my stay, to say that I exist: bills, changes of address, entries, exits… all of it to do and redo, to be ignored, redirected to other offices, carrying copies and copies of every document.
So I took those papers. I put them in water. I beat them, reduced them to pulp, mixed them with plaster. I pressed this matter between my hands and waited for it to harden in a negative space formed by my hands and their pressure. With this gesture I wanted to change the form and consistency of paper, an object so fragile in appearance, yet so heavy when, through colonial magical thinking, it carries a stamp, a signature, a date, a decision. These are also 52 stones to prove that I exist, because if paper is not enough, will a sediment do?
What strikes me in this process is the magical thinking hidden behind all this apparent rationality. France, country of reason, of secularism, operates through administrative enchantment: from a given date, a paper becomes valid or void. Nothing changes in my history, in my presence, but everything changes legally. It is non-affirmative magic, with an official stamp and the signature of someone who does not know me.
This experience is not singular. It is systemic. Thousands of people in France live under this same logic, an existence conditioned by a document, suspended on a date, erasable by an administrative decision. Our bodies are here. Our papers decide whether we have the right to be.
And what better way to represent this presence than through stones, sediments and formations that took thousands of years to become what they are. Like the waiting lists for an appointment at the prefecture.
ESP
Pasé meses reuniendo papeles. Los mismos papeles, una y otra vez. Copias, originales, traducciones, justificantes de justificantes. Los llevé en mis manos, en fundas de plástico, en bolsas, en mi cuerpo.
En 2019, la prefectura cambió los nombres de mis formaciones para justificar una decisión de expulsión. Lejos de ser un error, se trataba de una reescritura que encarna una problemática de orden estructural y sistémico. La institución que tenía el poder de nombrar tenía también el poder de borrar. Todavía en 2025 y 2026, un calvario de papeles para justificar mi estancia, para decir que existo: facturas, mudanzas, entradas, salidas… todo ello para hacer y rehacer, para ser ignorado, derivado a otras instancias llevando copias y copias de todos los documentos.
Así que tomé esos papeles. Los puse en agua. Los batí, los reduje a pulpa, los mezclé con yeso. Presioné esa materia entre mis manos y esperé a que endureciera en un espacio negativo formado por mis manos y su presión. Con ese gesto quise cambiar la forma y la consistencia del papel — un objeto tan frágil en apariencia, pero tan pesado cuando, en el pensamiento mágico colonial, lleva un sello, una firma, una fecha y una decisión. Son también 52 piedras para probar que existo — porque si el papel no basta, ¿lo hará un sedimento?
Lo que me golpea en este proceso es el pensamiento mágico que se esconde detrás de toda esta racionalidad aparente. Francia, país de la razón, de la laicidad, funciona sin embargo por encantamiento administrativo: a partir de una fecha, un papel se vuelve válido o caduco. Nada cambia en mi historia, en mi presencia — pero todo cambia legalmente. Es una magia no-afirmativa, con un sello oficial y la firma de alguien que no me conoce.
Esta experiencia no es singular. Es sistémica. Miles de personas en Francia viven bajo esta misma lógica — una existencia condicionada por un documento, suspendida en una fecha, borrable por una decisión administrativa. Nuestros cuerpos están aquí. Nuestros papeles deciden si tenemos derecho a estarlo.
Y qué mejor manera de representar esta presencia que a través de piedras — sedimentos y formaciones que tardaron miles de años en convertirse en lo que son. Como las listas de espera para una cita en la prefectura.